{"id":49,"date":"2013-09-23T21:22:32","date_gmt":"2013-09-23T19:22:32","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cil.be\/?p=49"},"modified":"2024-06-03T11:54:12","modified_gmt":"2024-06-03T09:54:12","slug":"l-engagement-des-chretiens-dans-la","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cil.be\/?p=49","title":{"rendered":"L\u2019engagement des chr\u00e9tiens dans la vie de leur soci\u00e9t\u00e9, un lieu de rendez-vous avec Dieu et avec les fr\u00e8res ?"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Intervention de S\u0153ur Laure Blanchon, o.s.u., lors du Colloque du 21 septembre 2013 \u00e0 Li\u00e8ge en l\u2019honneur de Mgr Jousten<\/p>\n<p><!--more--><br \/>\nBonjour \u00e0 tous et merci de m\u2019avoir invit\u00e9e \u00e0 prendre la parole dans cette journ\u00e9e de colloque dans le sillage de la mission pastorale de Mgr Jousten.<\/p>\n<p>A travers la pr\u00e9sentation que je vais faire, je voudrais vous partager une d\u00e9couverte que j\u2019ai faite au cours de ces derni\u00e8res ann\u00e9es. Je me suis rendue compte que notre engagement chr\u00e9tien dans la soci\u00e9t\u00e9 n\u2019est pas seulement la mise-en-\u0153uvre de notre foi, mais que plus profond\u00e9ment c\u2019est un lieu de rendez-vous avec Dieu et avec les fr\u00e8res.<\/p>\n<p>Prendre ce point de vue pour comprendre l\u2019engagement des chr\u00e9tiens au sein de la soci\u00e9t\u00e9 n\u2019est pas si \u00e9vident. En effet, bien souvent nous sommes plut\u00f4t dans la perspective :<\/p>\n<ul>\n<li> je suis chr\u00e9tien,<\/li>\n<li> \u00e7a me donne des valeurs et des convictions sur la mani\u00e8re de vivre ensemble,<\/li>\n<li> je veux \u00eatre coh\u00e9rent et mener ma vie en accord avec mes valeurs,<\/li>\n<li> donc je m\u2019int\u00e9resse aux questions sociales qui traversent ma soci\u00e9t\u00e9 ou plus largement l\u2019humanit\u00e9, et \u00e7a m\u2019appelle \u00e0 m\u2019engager.<br \/>\nCe sch\u00e9ma a beaucoup de bon, il est moteur de la plupart de nos engagements, donc il ne faut surtout pas le perdre.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Toutefois, j\u2019aimerais vous faire d\u00e9couvrir que la vie chr\u00e9tienne de charit\u00e9 n\u2019est pas uniquement une application, une mise-en-\u0153uvre de notre foi, mais aussi, et peut-\u00eatre plus fondamentalement, que la vie de charit\u00e9 nous conduit au c\u0153ur de la foi, qu\u2019elle est un lieu de rendez-vous avec Dieu, de communion avec lui. Ou dit autrement, que notre vie chr\u00e9tienne de charit\u00e9 n\u2019est pas seulement un agir moral, c\u2019est aussi un lieu th\u00e9ologal, une exp\u00e9rience sacramentelle. Si c\u2019est le cas, alors nos engagements de charit\u00e9 peuvent \u00eatre un lieu-source pour notre foi, et pas seulement un lieu o\u00f9 on se d\u00e9pense pour les autres.<\/p>\n<p>En 2002, vos \u00e9v\u00eaques vous ont propos\u00e9 de vivre une ann\u00e9e de la \u00ab diaconie \u00bb et vous ont \u00ab envoy\u00e9s pour servir \u00bb. Depuis lors, vous avez chemin\u00e9 sous la houlette de Mgr Jousten, votre \u00e9v\u00eaque r\u00e9f\u00e9rendaire. Vous avez approfondi dans l\u2019exp\u00e9rience, et peut-\u00eatre aussi dans la r\u00e9flexion, le sens de votre engagement de baptis\u00e9s. Aujourd\u2019hui, je vous propose de faire un pas de plus.<\/p>\n<p>Ce mot \u00ab diaconie \u00bb reste probablement pour un certain nombre d\u2019entre vous un mot un peu barbare, pas trop clair. Pourtant, ce mot nous conduit au c\u0153ur de la foi et nous enracine dans la grande tradition de la vie chr\u00e9tienne.<\/p>\n<p>Beno\u00eet XV dit dans son encyclique <em>Dieu est amour<\/em> que<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab La charit\u00e9 n\u2019est pas pour l\u2019Eglise une sorte d\u2019activit\u00e9 d\u2019assistance sociale qu\u2019on pourrait aussi laisser \u00e0 d\u2019autres, mais elle appartient \u00e0 sa nature m\u00eame, elle est une expression de son essence elle-m\u00eame, \u00e0 laquelle elle ne peut renoncer. \u00bb[[Beno\u00eet XVI, DCE n\u00b025.]]<\/p><\/blockquote>\n<p>Donc l\u2019engagement de charit\u00e9, le souci des pauvres, des fragiles, des enfants, des \u00e9trangers, des malades, tout cela fait partie de la raison d\u2019\u00eatre de l\u2019Eglise. Et cela, d\u2019abord et avant tout, parce que Dieu se montre ainsi, c\u2019est-\u00e0-dire plein de sollicitude pour les pauvres et les petits, soucieux de leur vie et de leur lib\u00e9ration, invitant ses amis et ses proph\u00e8tes \u00e0 \u00ab \u00eatre compatissant comme lui l\u2019est \u00bb (Lc 6,36), \u00e0 \u00ab devenir ses fils et ses filles \u00bb (Lc 6,35) en vivant ainsi. J\u00e9sus est le premier-de-cord\u00e9e sur ce chemin et nous invite \u00e0 le vivre avec lui.<\/p>\n<p>Chez Luc, au moment de la C\u00e8ne, J\u00e9sus annonce que la nouvelle alliance est scell\u00e9e en son sang vers\u00e9 : \u00ab Quel est celui qui est le plus grand, celui qui est \u00e0 table ou celui qui sert ?\u2026 Et moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert ! \u00bb (Lc 22,27). Le service que vit J\u00e9sus n\u2019est autre que de donner sa vie par amour, pour que les hommes aient la vie en pl\u00e9nitude, qu\u2019ils entrent dans l\u2019alliance nouvelle avec Dieu et tous les hommes, qu\u2019ils soient unis au P\u00e8re.<\/p>\n<p>Parler de diaconie, \u00eatre envoy\u00e9 pour servir, c\u2019est donc aller au c\u0153ur du dessein d\u2019alliance et de vie auquel le Christ a donn\u00e9 corps par toute sa vie, c\u2019est dire toute son histoire et le sens de son incarnation. La diaconie est constitutive de la vie des disciples du Christ. En la vivant, les baptis\u00e9s communient \u00e0 la vie du Christ et lui donne consistance dans la soci\u00e9t\u00e9 d\u2019aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p>Pour approfondir cela, je vous propose 3 temps pour l\u2019\u00e9change de ce matin :<\/p>\n<ol>\n<li> d\u2019abord, prendre le temps de contempler un peu la longue et belle tradition eccl\u00e9siale dont nous avons la gr\u00e2ce d\u2019\u00eatre les h\u00e9ritiers,<\/li>\n<li> puis voir qu\u2019avec le Concile Vatican II, cet h\u00e9ritage prend des inflexions un peu diff\u00e9rentes, et la recherche que l\u2019on vit ces derni\u00e8res ann\u00e9es en Belgique sur la diaconie s\u2019enracine dans ces inflexions li\u00e9es \u00e0 Vatican II,<\/li>\n<li> et enfin, dans un troisi\u00e8me temps, on pourrait essayer de se risquer \u00e0 ce que propose Vatican II, en \u00e9coutant le cri des pauvres et en lisant les Ecritures, et voir \u00e0 quoi \u00e7a nous appellerait pour poursuivre la route.<\/li>\n<\/ol>\n<h2>I \u2013 L\u2019extraordinaire inventivit\u00e9 de la charit\u00e9 eccl\u00e9siale<\/h2>\n<p>Depuis 2000 ans, des chr\u00e9tiens, au nom de leur suite du Christ, ont eu le souci de l\u2019humanit\u00e9 en souffrance. Il importe de donner son poids \u00e0 cette riche et belle tradition. Il y a eu une tr\u00e8s \u00e9tonnante cr\u00e9ativit\u00e9 de la charit\u00e9[[Voir J. LOEW et M. MESIN, <em>Histoire de l\u2019Eglise par elle-m\u00eame<\/em>, Paris, Fayard, 1978.]].<\/p>\n<p><strong>1) Commen\u00e7ons par le tout d\u00e9but de l\u2019Eglise avec les Actes des Ap\u00f4tres.<\/strong><\/p>\n<p>Les Actes racontent que dans la communaut\u00e9 chr\u00e9tienne, \u00ab tous les croyants ensemble mettaient tout en commun ; ils vendaient leurs propri\u00e9t\u00e9s et leurs biens et en partageait le prix entre tous selon les besoins de chacun \u00bb (2,44-45).<\/p>\n<p>L\u2019unit\u00e9 de c\u0153ur au sein de la communaut\u00e9 (Ac 4,32-35), m\u00eame si ce n\u2019est pas sans d\u00e9fis, se traduit en partage fraternel. Dans ce partage, les biens sont mis au commun et distribu\u00e9s \u00e0 chacun suivant ses besoins et une part de ces biens sert \u00e0 soulager les pauvres de la cit\u00e9 o\u00f9 vit la communaut\u00e9. Un tel agir donne corps \u00e0 l\u2019attention aux pauvres v\u00e9cue par J\u00e9sus durant sa vie. Ce souci de solidarit\u00e9 est constitutif de la vie des premi\u00e8res communaut\u00e9s chr\u00e9tiennes et conduit \u00e0 l\u2019institution de minist\u00e8res et de charges dont le souci principal est le soin des pauvres (Ac 6 : institution des diacres).<\/p>\n<p><strong>2) Quelle forme cela prend-il dans l\u2019Eglise \u00e0 l\u2019\u00e9poque patristique ?<\/strong><\/p>\n<p>Si cette forme radicale de la mise en commun des biens n\u2019a pu \u00eatre maintenue lorsque l\u2019Eglise a commenc\u00e9 \u00e0 grandir, le noyau essentiel a pourtant subsist\u00e9 sous la forme de la collecte de vivres et de biens, int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 la c\u00e9l\u00e9bration eucharistique comme geste liturgique. L\u2019\u00e9v\u00eaque s\u2019en servait pour que ses diacres aillent distribuer des subsides aux orphelins, aux veuves, aux malades et \u00e0 ceux qui \u00e9taient dans le besoin, aux prisonniers et aux \u00e9trangers[[JUSTIN, <em>Apologie I<\/em>, 67 ; TERTULLIEN, <em>Apolog\u00e9tique XXXIX<\/em>, 5-7.]]. Au IVe si\u00e8cle, en Egypte, naissent \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des monast\u00e8res des \u00ab diaconies \u00bb : ce sont des lieux o\u00f9 s\u2019exerce la charit\u00e9 envers ceux qui sont dans le besoin et viennent \u00e0 la porte du monast\u00e8re[[Cit\u00e9 par Beno\u00eet XVI, Deux Caritas est, n\u00b0 23.]].<\/p>\n<p><strong>3) Je passe maintenant \u00e0 la p\u00e9riode m\u00e9di\u00e9vale.<\/strong><\/p>\n<p>Du Xe si\u00e8cle au XIIIe si\u00e8cle, une relative am\u00e9lioration de la situation \u00e9conomique des plus pauvres peut \u00eatre observ\u00e9e, mais \u00e0 partir du XIVe, les famines, les guerres et surtout la peste provoquent un \u00e9tat de mis\u00e8re sans pr\u00e9c\u00e9dent. Le regard sur les pauvres change et passe de la compassion \u00e0 la m\u00e9fiance, on les pense responsables des malheurs.<\/p>\n<p>Cependant, la charit\u00e9 reste pr\u00e9sente, mais elle ne s\u2019effectue plus de fa\u00e7on individuelle ou \u00e0 partir d\u2019une communaut\u00e9 chr\u00e9tienne comme auparavant. L\u2019engagement de l\u2019Eglise dans le secours passe par la cr\u00e9ation d\u2019institutions sp\u00e9cialis\u00e9es. L\u2019accueil est conditionn\u00e9 \u00e0 des qualit\u00e9s morales satisfaisantes. Les lieux d\u2019accueil sont \u00e9rig\u00e9s en p\u00e9riph\u00e9rie des centres urbains ou villageois.<\/p>\n<p>Ainsi se mettent en place des r\u00e9seaux d\u2019h\u00f4tel-Dieu, de charit\u00e9s, d\u2019hospices, de maladreries, etc. D\u00e9sormais, la charit\u00e9 s\u2019exerce par ceux qui sont engag\u00e9s dans les ordres religieux, les confr\u00e9ries ou les fabriques paroissiales qui prennent en charge ces structures.<\/p>\n<p><strong>4) Qu\u2019en est-il \u00e0 l\u2019\u00e9poque moderne ?<\/strong><\/p>\n<p>Les pauvres et les indigents sont per\u00e7us comme socialement dangereux \u00e0 cause de leur marginalit\u00e9. La r\u00e9ponse \u00e0 la question de la pauvret\u00e9 devient \u00e9tatique et r\u00e9pressive. Des h\u00f4pitaux g\u00e9n\u00e9raux sont \u00e9rig\u00e9s dans toutes les villes : ce sont des lieux de r\u00e9clusion qui permettent d\u2019assainir le milieu urbain.<\/p>\n<p>Au XVI-XVIIe si\u00e8cle, l\u2019Eglise r\u00e9agit face \u00e0 l\u2019enfermement des pauvres. La grande figure de la charit\u00e9 au XVIIe est saint Vincent de Paul. Cet homme d\u00e9ploie une tout autre vision du soin des plus pauvres, de leur dignit\u00e9, reconnaissant en eux le Christ souffrant. Il multiplie les \u0153uvres de charit\u00e9, d\u2019assistance, d\u2019accueil pour venir en aide aux n\u00e9cessiteux.<\/p>\n<p>Des chr\u00e9tiens s\u2019engagent aussi dans d\u2019autres directions.<\/p>\n<ul>\n<li> En 1462, un fr\u00e8re r\u00e9collet (famille franciscaine) promeut le pr\u00eat sur gage \u00e0 int\u00e9r\u00eat faible ou nul, pr\u00e9mices de l\u2019\u00e9conomie solidaire.<\/li>\n<li> Durant la conqu\u00eate du Nouveau Monde, dominicains et j\u00e9suites travaillent au respect de la dignit\u00e9 humaine des populations am\u00e9rindiennes. On peut penser aux r\u00e9ductions j\u00e9suites du Paraguay ou au sermon contre l\u2019exploitation des indiens prononc\u00e9 par Ant\u00f3n Montesino, \u00e0 Saint-Domingue, en 1510, intitul\u00e9 \u00ab Ces gens ne sont-ils pas des hommes ? \u00bb.<\/li>\n<li> A partir de leur arriv\u00e9e en Belgique, \u00e0 Li\u00e8ge en 1609, les s\u0153urs ursulines, en plus de leur pensionnat, cr\u00e9ent des externats gratuits pour les filles pauvres et proposent l\u2019instruction du dimanche pour les servantes.<\/li>\n<\/ul>\n<p><strong>5) Poursuivons au XVIIIe, XIXe et premi\u00e8re moiti\u00e9 du XXe.<\/strong><\/p>\n<p>Une grande quantit\u00e9 de congr\u00e9gations religieuses d\u00e9vou\u00e9es \u00e0 des \u0153uvres de charit\u00e9 (hospitali\u00e8res, \u00e9ducatives, sociales&#8230;) surgissent.<\/p>\n<p>Des patronages et oratoires fleurissent, comme ceux fond\u00e9s par Don Bosco \u00e0 Turin entre 1840 et 1860, pour les jeunes gens des milieux d\u00e9favoris\u00e9s afin de leur donner une formation professionnelle, de veiller \u00e0 leur proposer des loisirs sains et une formation chr\u00e9tienne. Ces patronages annoncent les mouvements d\u2019\u00e9ducation populaire qui se multiplient au XXe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>D\u00e9but XXe, on ne peut pas oublier l\u2019abb\u00e9 Joseph Cardijn, l\u2019un des fondateurs de l\u2019Action catholique et sa m\u00e9thode du \u00ab voir, juger, agir \u00bb qui a profond\u00e9ment marqu\u00e9 l\u2019engagement chr\u00e9tien tout au long du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es 40, des Eglises chr\u00e9tiennes anabaptistes-mennonites initient le commerce \u00e9quitable.<\/p>\n<p>Dans le champ politique, pensons \u00e0 l\u2019engagement pacifique du pasteur Luther King contre la s\u00e9gr\u00e9gation raciale et pour les droits civiques aux Etats-Unis.<\/p>\n<p>Dans le domaine de la sant\u00e9, Henri Dunant, membre d\u2019une Eglise du R\u00e9veil en Suisse, s\u2019engage pour secourir les bless\u00e9s de guerre. De l\u00e0, na\u00eet la Croix-Rouge qui inspirera de nombreuses organisations urgentistes. Dans les ann\u00e9es 50, l\u2019anglicane Cicely Sanders est la grande pionni\u00e8re des soins palliatifs.<\/p>\n<p>Aux XIXe et XXe, plusieurs engagements des Eglises sont repris par l\u2019Etat qui se reconna\u00eet responsable envers ses citoyens : syst\u00e8mes hospitalier, \u00e9ducatif, divers services sociaux.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 pour cette travers\u00e9e de la tradition \u00e0 grandes enjamb\u00e9es. Je conclus.<\/p>\n<p>Nous voyons qu\u2019au cours de l\u2019histoire, les chr\u00e9tiens ont d\u00e9ploy\u00e9 une vitalit\u00e9 extraordinaire pour r\u00e9pondre aux souffrances de leurs contemporains.<br \/>\nPourtant, une certaine distance s\u2019est introduite entre l\u2019ensemble des chr\u00e9tiens et ceux qui peinent \u00e0 vivre : des structures sp\u00e9cialis\u00e9es se sont progressivement mises en place, et la charge de la charit\u00e9 et du soin des pauvres a \u00e9t\u00e9 d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e \u00e0 ceux qui \u00e9taient impliqu\u00e9s dans ces \u0153uvres. Les communaut\u00e9s paroissiales ont souvent perdu l\u2019habitude de la fr\u00e9quentation des plus pauvres.<br \/>\nMais quoi qu\u2019il en soit de ces difficult\u00e9s, la charit\u00e9 demeure au c\u0153ur de la mission de l\u2019Eglise \u00e0 toutes les \u00e9poques.<\/p>\n<h2>II \u2013 Une tradition qui se renouvelle dans le sillage de <em>Gaudium et spes<\/em><\/h2>\n<p>Ces cinquante derni\u00e8res ann\u00e9es, des inflexions se font sentir dans la mani\u00e8re d\u2019exercer la charit\u00e9. On voit en particulier que l\u2019attention \u00e0 la chose qui passe de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre para\u00eet faire place \u00e0 un souci du lien avec les personnes en pr\u00e9carit\u00e9, \u00e0 un int\u00e9r\u00eat pour ce qui se vit ensemble.<\/p>\n<p>Selon mon interpr\u00e9tation, c\u2019est l\u2019impulsion donn\u00e9e par le Concile, sp\u00e9cialement par <em>Gaudium et spes<\/em>, qui induit ces transformations dans la mani\u00e8re de donner corps \u00e0 l\u2019Amour au c\u0153ur de ce monde.<\/p>\n<p><strong>1) Qu\u2019impulse le Concile, et en particulier la constitution <em>Gaudium et Spes<\/em> ? <\/strong><br \/>\nIl me semble que nous pouvons relever 4 points.<\/p>\n<ul>\n<li> <strong>D\u2019abord, le concile invite \u00e0 un autre regard sur le monde. <\/strong><\/li>\n<\/ul>\n<p>Le discours d\u2019ouverture de Jean XXIII invite \u00e0 cesser d\u2019\u00e9couter les \u00ab proph\u00e8tes de malheur \u00bb et \u00e0 regarder avec bienveillance et int\u00e9r\u00eat le monde de ce temps. Par l\u00e0, il tourne la page des tensions entre l\u2019Eglise et le modernisme, et initie un rapport marqu\u00e9 par une estime pour ce monde. Le concile appelle les chr\u00e9tiens \u00e0 se laisser toucher par ce que vivent leurs contemporains, \u00ab les pauvres surtout et tous ceux qui souffrent \u00bb et \u00e0 \u00ab se reconna\u00eet(re) r\u00e9ellement et intimement solidaire du genre humain et de son histoire \u00bb (GS 1).<\/p>\n<ul>\n<li> <strong>Et puis, le concile met en avant une mani\u00e8re plus inductive d\u2019aller \u00e0 Dieu.<\/strong><\/li>\n<\/ul>\n<p>La construction de <em>Gaudium et Spes<\/em> repose sur le sch\u00e9ma inductif voir-juger-agir. D\u00e8s lors, l\u2019attention au monde, aux personnes, aux soci\u00e9t\u00e9s humaines et \u00e0 leur histoire re\u00e7oit un poids neuf dans la mani\u00e8re de penser la mission. Ce monde devient le lieu o\u00f9 Dieu se donne \u00e0 conna\u00eetre et le point de d\u00e9part \u00e0 partir duquel il nous appelle pour annoncer la Bonne Nouvelle du Royaume.<\/p>\n<ul>\n<li> <strong>En outre, le concile appelle \u00e0 discerner les appels du Seigneur \u00e0 partir de la lecture des signes des temps.<\/strong><\/li>\n<\/ul>\n<p>Dieu passe par ce monde et les d\u00e9fis que nos contemporains affrontent pour inviter son Eglise \u00e0 s\u2019engager. Ce n\u2019est pas hors du monde que Dieu appelle \u00e0 la mission, mais au c\u0153ur de ce monde, dans le clair-obscur de la complexit\u00e9 du r\u00e9el, au terme d\u2019un d\u00e9chiffrement du monde.<\/p>\n<ul>\n<li> <strong>Enfin, le concile convoque \u00e0 prendre en compte les destinataires de la Parole de Dieu, \u00e0 s\u2019adapter \u00e0 eux, comme Dieu le fait au long de l\u2019histoire du salut.<\/strong><\/li>\n<\/ul>\n<p>A travers ces inflexions, le Concile impulse une conception un peu autre de ce qu\u2019est la r\u00e9v\u00e9lation et la mission. Quelle est-elle ?<\/p>\n<p>D\u00e9sormais, dans la mission, la foi chr\u00e9tienne n\u2019est pas d\u2019abord per\u00e7ue comme une adh\u00e9sion \u00e0 des v\u00e9rit\u00e9s et \u00e0 des pratiques, mais elle est plut\u00f4t comprise comme une exp\u00e9rience de rencontre du Christ, comme une ouverture \u00e0 la vie que J\u00e9sus veut nous donner.<\/p>\n<p>Si c\u2019est le cas, on ne peut plus penser une distance entre ce qui est donn\u00e9 et la mani\u00e8re dont cela est donn\u00e9 et re\u00e7u. Concr\u00e8tement, qu\u2019est-ce que cela veut dire ? Par exemple, la cat\u00e9chiste ne fait pas aux enfants la liste des choses \u00e0 croire, elle t\u00e9moigne de sa rencontre de J\u00e9sus.<\/p>\n<p>Ainsi Dieu se r\u00e9v\u00e8le et se dit \u00e0 m\u00eame les exp\u00e9riences humaines[[C. THEOBALD, <em>La r\u00e9ception du concile Vatican II, I &#8211; Acc\u00e9der \u00e0 la source<\/em>, Paris, Le Cerf, 2009, p. 265.]]. La r\u00e9v\u00e9lation se dit \u00e0 travers chaque personne touch\u00e9e par la rencontre du Christ et \u00e0 travers la mani\u00e8re dont elle r\u00e9pond \u00e0 ce don de Dieu et en t\u00e9moigne.<\/p>\n<p>Si je suis cette interpr\u00e9tation jusqu\u2019au bout, il appara\u00eet alors que l\u2019Evangile de Dieu veut se donner en v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 travers notre humanit\u00e9, en passant par nos mots humains, nos regards et nos gestes humains. L\u2019Evangile ne peut alors que prendre des couleurs et des accents neufs en chaque \u00e9v\u00e9nement de rencontre, en chaque situation historique et culturelle singuli\u00e8re.<\/p>\n<p><strong>2) Quelle cons\u00e9quence cela va-t-il avoir sur la vie de foi et la diaconie ?<\/strong><\/p>\n<p>Cette compr\u00e9hension renouvel\u00e9e de la r\u00e9v\u00e9lation va conduire \u00e0 un enracinement croissant des Eglises locales dans leurs contextes respectifs.<\/p>\n<p>Concr\u00e8tement, comment cela se traduit-il ? Cela va se faire en prenant davantage en compte l\u2019exp\u00e9rience historique, culturelle, sociale, \u00e9conomique, politique des personnes qui constituent ces Eglises et des populations au sein desquelles les Eglises vivent.<\/p>\n<p>Cet enracinement va faire surgir des pr\u00e9occupations th\u00e9ologiques et pastorales neuves, et des styles diff\u00e9rents pour vivre la mission selon les contextes[[C. THEOBALD, \u00ab Le devenir de la th\u00e9ologie catholique depuis le concile Vatican II \u00bb, dans J.M. MAYEUR, et alii, dir, <em>Histoire du Christianisme, Tome 13 : Crises et renouveau, de 1958 \u00e0 nos jours<\/em>, Descl\u00e9e, 2000, p. 169-217.]]. De mani\u00e8re sch\u00e9matique, nous pourrions dire que :<\/p>\n<ul>\n<li> <strong>les Eglises latino-am\u00e9ricaines<\/strong> vont \u00eatre sensibles aux in\u00e9galit\u00e9s excessives et \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience d\u2019injustice v\u00e9cue par les pauvres. En relisant la Bible, en particulier le r\u00e9cit de l\u2019Exode, elles vont d\u00e9velopper un agir politiquement engag\u00e9 et des th\u00e9ologies de la lib\u00e9ration.<\/li>\n<\/ul>\n<ul>\n<li> <strong>les Eglises d\u2019Afrique noire<\/strong> vont \u00eatre sensibles \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience de d\u00e9colonisation et de r\u00e9\u00e9mergence des cultures locales qui avaient \u00e9t\u00e9, un temps, mises sous le boisseau. Ces Eglises vont travailler \u00e0 faire surgir une annonce de l\u2019Evangile incultur\u00e9e et audible dans les cultures locales.<\/li>\n<\/ul>\n<ul>\n<li> <strong>les Eglises d\u2019Asie<\/strong> vont prendre conscience du lieu singulier qu\u2019est l\u2019Asie, berceau de toutes les religions et de la faible implantation du christianisme malgr\u00e9 plusieurs si\u00e8cles de pr\u00e9sence. Ces Eglises vont entendre un appel \u00e0 d\u00e9velopper des capacit\u00e9s de dialogue entre les religions et croyances afin de vivre ensemble en harmonie.<\/li>\n<\/ul>\n<ul>\n<li> <strong>les Eglises d\u2019Europe de l\u2019Ouest<\/strong> vont percevoir d\u2019une mani\u00e8re aigue les d\u00e9fis du vivre-ensemble sur un continent qui vient d\u2019\u00eatre ravag\u00e9 par deux guerres mondiales et o\u00f9 la reconstruction et la croissance laissent aux marges des groupes humains qui ne parviennent pas \u00e0 \u00e9merger de la mis\u00e8re. Les Eglises vont travailler \u00e0 la fraternit\u00e9 et \u00e0 la r\u00e9conciliation.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Je reviens sur les Eglises latino-am\u00e9ricaines et europ\u00e9ennes, qui d\u00e9veloppent  plus particuli\u00e8rement un effort th\u00e9ologique et pastoral autour de l\u2019option pour les pauvres. Chacune le fait \u00e0 sa mani\u00e8re. Quelles sont ces deux fa\u00e7ons d\u2019entendre le cri des pauvres ?<\/p>\n<ul>\n<li> <strong>Dans les Eglises latino-am\u00e9ricaines :<\/strong><\/li>\n<\/ul>\n<p>En lisant et \u00e9coutant l\u2019\u00c9vangile, les \u00c9glises latino-am\u00e9ricaines sont fortement marqu\u00e9es par la forme prise par la mission du Christ. Elles voient que le Christ<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab non seulement a aim\u00e9 les pauvres, mais qui \u2018\u2018\u00e9tant riche, s\u2019est fait pauvre\u2019\u2019, a v\u00e9cu dans la pauvret\u00e9, a centr\u00e9 sa mission sur l\u2019annonce aux pauvres de leur lib\u00e9ration, et qui a fond\u00e9 son \u00c9glise comme signe de cette pauvret\u00e9 au milieu des hommes. \u00bb (Medell\u00edn, chap. 14, \u00a7 7).<\/p><\/blockquote>\n<p>Les Eglises latino-am\u00e9ricaines prennent conscience que l\u2019essentiel des populations de leur continent vivent une situation de mis\u00e8re destructrice. Les paysans sans terre mourant de faim voisinent avec des <em>latifundistas<\/em> poss\u00e9dant des milliers d\u2019hectares inexploit\u00e9s. Lorsque certains essaient d\u2019agir ou de protester, ils disparaissent myst\u00e9rieusement ou sont retrouv\u00e9s morts.<\/p>\n<p>Dans un tel contexte, la mission de l\u2019\u00c9glise est pens\u00e9e comme instauration de la justice, comme combat contre ce qui d\u00e9truit l\u2019humain et le d\u00e9shumanise. L\u2019enjeu se d\u00e9voile alors \u00eatre celui de la vie, du salut offert par le Christ.<\/p>\n<p>La pr\u00e9occupation majeure des Eglises est l\u2019\u00e9vang\u00e9lisation des pauvres. Leur engagement de solidarit\u00e9 et de proximit\u00e9 se traduit en volont\u00e9 transformatrice pour d\u00e9noncer et renverser les structures de domination et d\u2019oppression, et donne naissance \u00e0 une lutte politique enracin\u00e9e dans la vie de foi. Reprenant ces intuitions, Jean-Paul II parle de \u00ab p\u00e9ch\u00e9 structurel[[JEAN-PAUL II, Encyclique <em>Sollicitudo Rei Socialis<\/em>, n\u00b036-39.]] \u00bb.<\/p>\n<p>Ce courant donne naissance aux th\u00e9ologies de la lib\u00e9ration, aux communaut\u00e9s eccl\u00e9siales de base, \u00e0 une forte implication des Eglises contre les dictatures et les pouvoirs en place. L\u2019Eglise d\u2019Am\u00e9rique Latine est marqu\u00e9e par de nombreux martyres pour la foi et la justice, des la\u00efcs, des religieux et religieuses, des pr\u00eatres, des \u00e9v\u00eaques.<\/p>\n<p>Vous sentez un peu le type de communaut\u00e9s chr\u00e9tiennes tr\u00e8s engag\u00e9es politiquement et socialement que cela va faire na\u00eetre. On peut penser \u00e0 Don Helder Camara, \u00e0 Mgr Oscar Romero ou au pape Fran\u00e7ois.<\/p>\n<ul>\n<li> <strong>Dans les Eglises d\u2019Europe :<\/strong><\/li>\n<\/ul>\n<p>Autre chose \u00e9merge, une autre mani\u00e8re de penser l\u2019engagement pour travailler au maillage social et au vivre-ensemble. Et je crois que c\u2019est l\u00e0 que s\u2019enracine le souci actuel de l\u2019Eglise de Belgique pour la diaconie.<\/p>\n<p>Le c\u0153ur de cette mani\u00e8re d\u2019entendre l\u2019Evangile en Europe est le souci du lien social. On est au lendemain de deux guerres mondiales qui ont broy\u00e9 les capacit\u00e9s \u00e0 vivre ensemble. La reconstruction s\u2019op\u00e8re p\u00e9niblement avec encore bien des restrictions et certains sont laiss\u00e9s pour compte au bord du chemin de la reconstruction et ne participeront jamais au grand mouvement des \u00ab trente glorieuses \u00bb o\u00f9 le niveau de vie global de la population d\u2019Europe de l\u2019Ouest d\u00e9colle.<\/p>\n<p>Lire les Evangiles dans ce contexte vivifie le souci du lien social, et cette lecture fait na\u00eetre le d\u00e9sir de vivre une relation vivante et vraie avec les personnes marqu\u00e9es par la grande pr\u00e9carit\u00e9 et de faire surgir une relation en r\u00e9ciprocit\u00e9. Cela constitue un tournant dans la mani\u00e8re la plus habituelle de regarder les plus pr\u00e9caires comme des \u00ab objets \u00bb de charit\u00e9.<\/p>\n<p>Sans doute est-ce la figure du P\u00e8re Joseph Wresinski, dans la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du 20e si\u00e8cle, qui est d\u00e9cisive dans la transformation de la mani\u00e8re d\u2019\u00eatre en relation avec les plus pauvres et de penser leur r\u00f4le au sein de la soci\u00e9t\u00e9. Il souligne avant tout notre inexp\u00e9rience, notre m\u00e9connaissance de ce que vivent les populations r\u00e9duites \u00e0 la mis\u00e8re[[Voir J. WRESINSKI, <em>Les plus pauvres, r\u00e9v\u00e9lateurs de l\u2019indivisibilit\u00e9 des droits de l\u2019homme<\/em>, Cahiers de Baillet, Ed. Quart Monde, 1998, p. 35 et suivantes.]]. A partir de son exp\u00e9rience, le P\u00e8re Joseph affirme que \u00ab ces familles [sont] ma\u00eetres en humanit\u00e9 et ma\u00eetres en th\u00e9ologie \u00bb[[J. WRESINSKI, <em>Les pauvres, rencontre du vrai Dieu<\/em>, Paris, Le Cerf\/Quart Monde, 1986, p. 119.]] et appelle \u00e0 recevoir leur contribution pour b\u00e2tir le corps social[[Jean Vanier, fondateur de l\u2019Arche, dit des choses du m\u00eame ordre : \u00ab Mon exp\u00e9rience personnelle montre que les personnes souffrant d\u2019un handicap, qui sont le plus souvent exclues de la vie normale, ont quelque chose \u00e0 nous apprendre. Lorsque nous les accueillons, leur pr\u00e9sence apporte et enrichit notre vie. Elles peuvent m\u00eame aider \u00e0 changer nos soci\u00e9t\u00e9s en les rendant plus humaines. \u00bb J. VANIER, <em>Accueillir notre humanit\u00e9<\/em>, Paris, Presse de la Renaissance, 2010, p. 69.]].<\/p>\n<p>L\u2019accent dans la mani\u00e8re de penser la charit\u00e9 s\u2019en trouve d\u00e9plac\u00e9. Le c\u0153ur n\u2019est plus tant de \u00ab rendre service et porter secours \u00bb, il s\u2019agit plut\u00f4t de \u00ab recevoir les uns des autres et b\u00e2tir ensemble la soci\u00e9t\u00e9 et l\u2019Eglise \u00bb. Dans cette vision, les plus pauvres deviennent acteurs, partenaires. Le but est qu\u2019ils acc\u00e8dent \u00e0 la parole et que leur participation devienne constitutive de l\u2019\u00e9laboration du vivre-ensemble dans la soci\u00e9t\u00e9 et l\u2019Eglise.<\/p>\n<p>Dire cela, c\u2019est avoir la conviction forte que la rencontre avec les personnes marqu\u00e9es par l\u2019extr\u00eame pr\u00e9carit\u00e9 est un lieu d\u00e9cisif de r\u00e9v\u00e9lation sur l\u2019homme, sur le vivre-ensemble, sur Dieu.<\/p>\n<p>Je conclus cette section. Nous avons vu que la compr\u00e9hension de la r\u00e9v\u00e9lation et de la mission est infl\u00e9chie par Vatican II. Les Eglises, davantage enracin\u00e9es dans leurs contextes respectifs, font retentir la Bonne Nouvelle de mani\u00e8re diversifi\u00e9e. La mani\u00e8re d\u2019exercer la diaconie de l\u2019Eglise s\u2019en trouve renouvel\u00e9e.<\/p>\n<p>Probablement, avec les mutations contemporaines rapides, sommes-nous convoqu\u00e9s \u00e0 poursuivre le chemin commenc\u00e9, \u00e0 \u00e9couter avec un c\u0153ur plein de d\u00e9sir les signes des temps, \u00e0 lire les Ecritures en \u00e9coutant le cri des pauvres, en nous faisant intimement solidaires de nos fr\u00e8res humains, de leurs angoisses, de leurs esp\u00e9rances et de leurs joies (d\u2019apr\u00e8s GS 1).<\/p>\n<p>Comment l\u2019Esprit nous appelle-t-il aujourd\u2019hui en Belgique \u00e0 donner corps \u00e0 ce renouvellement de la diaconie dans le sillage de <em>Gaudium et spes<\/em> ? Quel appel le Seigneur nous adresse-t-il aujourd\u2019hui par sa Parole qui se fait entendre dans les \u00c9critures et par la bouche des pauvres ? Ce sera le troisi\u00e8me et dernier temps de notre r\u00e9flexion.<\/p>\n<h2>III \u2013 Quel appel pour poursuivre la route ?<\/h2>\n<p>Pour r\u00e9pondre \u00e0 cette question, je vous propose que nous \u00e9coutions l\u2019\u00e9vangile de Marc et des personnes marqu\u00e9es par la grande pr\u00e9carit\u00e9, puis je vous proposerai une r\u00e9flexion en mettant en r\u00e9sonnance ces deux corpus.<\/p>\n<p><strong>1) La diaconie de J\u00e9sus<\/strong><\/p>\n<p>Je commence par regarder J\u00e9sus. Comment donne-t-il corps \u00e0 la diaconie ? Comment vit-il ses liens ? L\u2019\u00c9vangile fait entendre que J\u00e9sus, dans sa mani\u00e8re d\u2019\u00eatre en relation, est tellement humain qu\u2019il \u00e9veille la vie en ceux qu\u2019il rencontre.<\/p>\n<p>Au fil de l\u2019Evangile, un grand nombre de rencontres de J\u00e9sus avec toutes sortes de personnes sont relat\u00e9es. En toute rencontre, J\u00e9sus manifeste une profonde humanit\u00e9. Il s\u2019int\u00e9resse \u00e0 l\u2019autre. Face aux d\u00e9tresses, il pose des gestes tr\u00e8s humains. Il se fait disponible \u00e0 chacun. J\u00e9sus regarde l\u2019autre avec grande estime et voit en lui des potentialit\u00e9s que souvent la personne elle-m\u00eame ne voit pas. Ce regard de J\u00e9sus touche celui qui est regard\u00e9, lui donne une force nouvelle pour oser se risquer \u00e0 vivre.<\/p>\n<p>Sur son passage, la vie est lib\u00e9r\u00e9e. Ceux qui ne parvenaient pas \u00e0 parler, se mettent \u00e0 parler en public sans peur. L\u2019aveugle, qui d\u2019ordinaire marche prudemment, se met \u00e0 bondir. Le l\u00e9preux exclu recommence \u00e0 \u00eatre en relation. Le paralys\u00e9 se l\u00e8ve et s\u2019en va avec son brancard sous le bras.<\/p>\n<p>La mani\u00e8re de J\u00e9sus d\u2019exercer sa diaconie est de mettre la personne au centre. Il s\u2019int\u00e9resse \u00e0 elle et \u00e0 son d\u00e9sir le plus profond, il s\u2019approche d\u2019elle, il lib\u00e8re sa vie, il renouvelle la personne dans ses relations avec Dieu et avec les autres.<\/p>\n<p>Le premier acte public de J\u00e9sus selon Marc est de s\u2019entourer de compagnons (1,16-20). Ses premiers amis mettent J\u00e9sus en relation avec la belle-m\u00e8re de Simon qui est malade. J\u00e9sus \u00e9coute leur demande, se laisse toucher, il s\u2019approche de la malade, lui prend la main, la fait lever. Aussit\u00f4t, la femme se met \u00e0 les servir.<\/p>\n<p>Qu\u2019observons-nous ? C\u2019est tout simple : chacun se met au service de la vie des autres. Simon et les disciples se pr\u00e9occupent de la vie de la femme et parlent \u00e0 J\u00e9sus. J\u00e9sus prend la main de la femme et lui rend la vie. La femme gu\u00e9rie se met \u00e0 pr\u00e9parer un repas pour tous. La sollicitude de J\u00e9sus devient contagieuse. Autour de J\u00e9sus, les personnes deviennent humaines, elles se donnent la vie les unes aux autres.<br \/>\nComment cela se passe-t-il ? Les proches de J\u00e9sus sont devenus des personnes vivantes, heureuses d\u2019\u00eatre aim\u00e9es par J\u00e9sus. Ils ont d\u00e9couvert que l\u2019amour de J\u00e9sus est une force de vie pr\u00e9sente en eux. Pour que cette force ne devienne pas un moyen pour exercer la violence sur les autres (10,42), J\u00e9sus leur apprend \u00e0 \u00eatre en relation \u00e0 sa mani\u00e8re \u00e0 lui, c\u2019est-\u00e0-dire renoncer \u00e0 \u00e9craser l\u2019autre, \u00eatre d\u00e9sarm\u00e9, r\u00e9pandre de la bont\u00e9 autour de soi, compter sur Dieu, faire confiance aux autres. Cela permet \u00e0 la vie de circuler et fait affleurer de la tendresse dans les relations.<\/p>\n<p>J\u00e9sus se situe sur les lignes de fracture de la soci\u00e9t\u00e9 et b\u00e2tit des ponts entre les juifs et les gentils, entre ceux qui respectent la Loi et ceux qui ne peuvent pas, entre les bien-portants et les malades, entre les inclus de la soci\u00e9t\u00e9 et les marginaux. J\u00e9sus passe son temps \u00e0 aller vers les gens, \u00e0 tisser des liens. Il travaille sans cesse \u00e0 r\u00e9int\u00e9grer les exclus dans la communaut\u00e9 humaine. Par exemple, J\u00e9sus rencontre L\u00e9vi qui le met en contact avec ses amis (2,13-17). Le premier repas public de J\u00e9sus est avec les p\u00e9cheurs et les m\u00e9pris\u00e9s de sa soci\u00e9t\u00e9. Non seulement J\u00e9sus y va lui-m\u00eame, mais il y entra\u00eene ses disciples.<\/p>\n<p>A tous, J\u00e9sus communique la vie qui l\u2019habite : il met en relation avec Dieu et invente une mani\u00e8re nouvelle de vivre l\u2019accueil et la fraternit\u00e9. Une mani\u00e8re de vivre, aussi humaine, est tr\u00e8s \u00e9tonnante.<\/p>\n<p>Il me semble que la source de la profonde humanit\u00e9 de J\u00e9sus se trouve dans l\u2019exp\u00e9rience de son Bapt\u00eame. L\u2019\u00e9vang\u00e9liste Marc (1,9-13) dit que J\u00e9sus voit les cieux se d\u00e9chirer, l\u2019Esprit descendre comme une colombe, et qu\u2019il entend une voix lui dire : <em>\u00ab Tu es mon Fils bien aim\u00e9. En toi, j\u2019ai mis tout mon amour ! \u00bb<\/em>. Par cette parole, J\u00e9sus fait l\u2019exp\u00e9rience de la bont\u00e9 de Dieu qui lui donne vie.<\/p>\n<p>L\u2019Esprit le pousse au d\u00e9sert pour vivre c\u0153ur-\u00e0-c\u0153ur avec le P\u00e8re. Se d\u00e9couvrant fils, il s\u2019\u00e9merveille de d\u00e9couvrir Dieu son P\u00e8re et les hommes ses fr\u00e8res.<\/p>\n<p>Mais le d\u00e9sert est aussi le lieu de la tentation : <em>\u00ab Dans le d\u00e9sert il resta quarante jours, tent\u00e9 par Satan. Il vivait parmi les b\u00eates sauvages, et les anges le servaient. \u00bb<\/em> (1,13). Par ces mots, Marc indique que J\u00e9sus n\u2019est pas \u00e9pargn\u00e9 par la r\u00e9alit\u00e9 du mal, qu\u2019il en est atteint, mais qu\u2019il en sort vainqueur, car en lui, la vie et l\u2019amour sont plus forts.<\/p>\n<p>J\u00e9sus revient ensuite du d\u00e9sert. Il est habit\u00e9 par l\u2019amour du P\u00e8re, et il va vers les hommes ses fr\u00e8res. La source de la diaconie de J\u00e9sus est donc la d\u00e9couverte \u00e9merveill\u00e9e de la proximit\u00e9 du P\u00e8re. Cette exp\u00e9rience le met en mouvement et suscite sa cr\u00e9ativit\u00e9 pour faire circuler cet amour vivifiant.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, comment comprendre la diaconie de J\u00e9sus ? Je crois que l\u2019on peut dire que la diaconie de J\u00e9sus consiste \u00e0 <em>vivre donn\u00e9<\/em> au double sens : d\u2019\u00eatre donn\u00e9 par le P\u00e8re et les autres, de se recevoir d\u2019eux, et de se donner, de se livrer aux autres et au P\u00e8re.<\/p>\n<p>Et J\u00e9sus vit cela en se situant dans les lignes de fracture de la soci\u00e9t\u00e9 juive de son temps. L\u00e0, il propose l\u2019ouverture, l\u2019accueil de l\u2019autre, la fraternit\u00e9, la communion. Il voit bien que sa mani\u00e8re de se lier avec les plus fragiles et marginalis\u00e9s de sa soci\u00e9t\u00e9, d\u2019\u00eatre pour eux, d\u2019en faire ses amis\u2026 il voit bien que cela \u00e9veille des r\u00e9sistances et fait monter de l\u2019hostilit\u00e9 de la part des leaders de sa soci\u00e9t\u00e9. Il a conscience de la prise de risque qui est la sienne en choisissant de vivre donn\u00e9 et en osant proclamer que sa vie parle de Dieu. Cela le conduit tout droit vers le don ultime de lui-m\u00eame dans la passion.<\/p>\n<p>Dans la passion, il demeure dans l\u2019amour, expos\u00e9, offert, en \u00e9tat d\u2019oblation. En ressuscitant son Fils d\u2019entre les morts, le P\u00e8re r\u00e9v\u00e8le que le Fils a dit vrai lorsqu\u2019il a proclam\u00e9 que le P\u00e8re vit donn\u00e9, que la vie divine est une vie donn\u00e9e.<\/p>\n<p>Que conclure de tout cela ? Qu\u2019accomplit J\u00e9sus par sa vie donn\u00e9e ? J\u00e9sus fait advenir une mani\u00e8re neuve de vivre qui conjugue l\u2019accueil de soi-m\u00eame comme un don et la livraison de soi sans reste au service de l\u2019autre et de sa vie.<\/p>\n<p>Dans cette mise en jeu de soi, J\u00e9sus advient \u00e0 son identit\u00e9, il en d\u00e9ploie de plus en plus toutes les virtualit\u00e9s, il va au bout de son \u00eatre-fils-du-P\u00e8re et son \u00eatre-fr\u00e8re-de-tout-homme.<\/p>\n<p>Il fait d\u00e9couvrir que ce qui se joue dans les relations est un lieu de rendez-vous avec Dieu et les fr\u00e8res, un lieu o\u00f9 il est possible d\u2019entrer en communion avec le P\u00e8re et avec les fr\u00e8res, de participer \u00e0 la vie trinitaire qui n\u2019est qu\u2019Amour. Vivre la diaconie \u00e0 la mani\u00e8re de J\u00e9sus, c\u2019est donc vivre donn\u00e9. Et en vivant donn\u00e9s, nous communions \u00e0 Dieu, nous vivons de la vie m\u00eame de Dieu.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 pour cette lecture des Ecritures. On a vu que J\u00e9sus ne reste pas seul. Certains se mettent \u00e0 le suivre et il propose \u00e0 ses compagnons de devenir, \u00e0 leur tour, des signes de Dieu. C\u2019est l\u2019exp\u00e9rience des premiers disciples de J\u00e9sus et de tant de croyants au fil des deux mill\u00e9naires de tradition diaconale de l\u2019Eglise. Aujourd\u2019hui, des chr\u00e9tiens du Quart-Monde vivent cet amour.<\/p>\n<p><strong>2) Que disent-ils sur la diaconie de l\u2019\u00c9glise ?<\/strong><\/p>\n<p>J\u2019ai \u00e9cout\u00e9 quarante et deux chr\u00e9tiens vivant en situation de grande pauvret\u00e9. Ils sont en lien avec la diaconie du Var, dans le sud de la France.<br \/>\nJ\u2019ai relev\u00e9 huit facettes dans leurs paroles pour caract\u00e9riser la diaconie :<\/p>\n<ul>\n<li> <strong>\u00ab Mettre vraiment toute sa confiance en Dieu \u00bb, dit Marie-Jo.<\/strong> Elle poursuit : \u00ab Je suis pas seule, y a Dieu. J&rsquo;en suis certaine, y a Dieu, m\u00eame pour toutes les mis\u00e8res que j&rsquo;ai eues dans ma vie pour\u2026 Oblig\u00e9, y avait Dieu ! Sinon, je serais pas o\u00f9 je suis l\u00e0 ! \u00bb. La personne s\u2019ouvre \u00e0 la pr\u00e9sence de Dieu, l\u2019int\u00e9riorise, s\u2019enracine dans cet amour qui devient une force au plus intime de son \u00eatre. Elle en est vivifi\u00e9e.<\/li>\n<\/ul>\n<ul>\n<li> <strong>\u00ab \u00catre des J\u00e9sus les uns pour les autres \u00bb, dit Micheline.<\/strong> Cela signifie deux choses : avoir au c\u0153ur le d\u00e9sir qui \u00e9tait dans le c\u0153ur de J\u00e9sus, c\u2019est-\u00e0-dire que tous aient la vie, et avoir les mani\u00e8res de faire et d\u2019\u00eatre en relation de J\u00e9sus.Lorsque Robert raconte son histoire, au d\u00e9but il \u00e9tait centr\u00e9 sur lui-m\u00eame, ne voyant m\u00eame pas ses voisins. Durant sa vie chaotique, il fait l\u2019exp\u00e9rience d\u2019\u00eatre entour\u00e9 avec sollicitude, il d\u00e9couvre la pr\u00e9sence de Dieu dans sa vie \u00e0 travers la mani\u00e8re dont il est servi par d\u2019autres. Int\u00e9riorisant l\u2019amour re\u00e7u de Dieu et des autres, sa vie est retourn\u00e9e : \u00ab Maintenant, l\u2019autre passe devant moi, avant moi\u2026 J\u2019ai compris que la vie\u2026 Je pense un chr\u00e9tien ne vit que pour les autres et par les autres\u2026 Je suis \u00e0 disposition. \u00bb.<\/li>\n<\/ul>\n<ul>\n<li> <strong>D\u00e9couvrir qu\u2019\u00ab on a besoin des autres et les autres ont besoin de nous \u00bb, dit \u00c9na.<\/strong> Au c\u0153ur d\u2019un va-et-vient relationnel, une autre mani\u00e8re de vivre ensemble advient, une mani\u00e8re de vivre o\u00f9 nous avons tous besoin les uns des autres. Dans les liens, chacun est sollicit\u00e9 dans le meilleur de lui-m\u00eame, et en m\u00eame temps, il re\u00e7oit et il attend des autres. Les personnes se donnent r\u00e9ciproquement la vie, l\u2019amiti\u00e9, l\u2019attention, et pas seulement des objets ou de l\u2019argent.<\/li>\n<\/ul>\n<ul>\n<li> <strong>\u00ab Voir d\u2019autres gens, des gens qui viennent de tous les horizons ! \u00bb, dit Michel.<\/strong> Rencontrer les autres avec leurs diff\u00e9rences, b\u00e2tir des ponts entre les gens, les accueillir, les regarder avec bont\u00e9, leur faire confiance, croire que chacun peut \u00eatre vrai et humain : un tel chemin conduit \u00e0 ne pas mettre de limite \u00e0 l\u2019accueil des autres, m\u00eame des violents.<\/li>\n<\/ul>\n<ul>\n<li> <strong>\u00ab S\u2019investir dans quelque chose de bien pour la soci\u00e9t\u00e9 \u00bb,<\/strong> \u00ab travailler pour sortir des gens de l\u2019isolement \u00bb, avoir \u00ab horreur de l\u2019exclusion \u00bb, dit Robert. \u00ab La mis\u00e8re ab\u00eeme celui qui la vit ! \u00bb Ce sont des situations si dures parfois que les gens se sentent comme \u00ab des gens en trop qui feraient mieux de ne pas exister \u00bb. La diaconie appelle \u00e0 ne pas \u00eatre d\u2019accord pour que la soci\u00e9t\u00e9 continue ainsi, \u00e0 s\u2019engager contre ce qui d\u00e9figure l\u2019humain et \u00e0 travailler pour que tous aient une place.<\/li>\n<\/ul>\n<ul>\n<li> <strong>\u00ab Ne pas rester tout seul \u00bb,<\/strong> vivre le compagnonnage avec d\u2019autres, faire ensemble, participer \u00e0 un groupe, une fraternit\u00e9, une association, un mouvement, une structure\u2026<\/li>\n<\/ul>\n<ul>\n<li> <strong>Ne jamais se croire d\u00e9j\u00e0 arriv\u00e9 :<\/strong> \u00ab On est en marche, on s\u2019installe jamais \u00bb, dit Roland. \u00ab On est d\u2019\u00e9tape en \u00e9tape \u00bb, dit Pierre.<\/li>\n<\/ul>\n<ul>\n<li> <strong>Le dernier pas se vit dans le silence du c\u0153ur :<\/strong> d\u00e9poser dans le c\u0153ur de Dieu toutes les souffrances, celles contre quoi nous ne pouvons rien faire, les injustices du monde, confier \u00e0 Dieu la vie en train de grandir en soi, dans les autres, dans le monde et le remercier pour la vie, car \u00ab la vie vaut le coup d\u2019\u00eatre v\u00e9cue quand m\u00eame \u00bb, dit Michel.<\/li>\n<\/ul>\n<p><strong>3) \u00c9coutant la parole que Dieu nous adresse par les \u00c9critures et par la voix des plus pauvres, quels appels peut-on entendre ?<\/strong><\/p>\n<p>Dans cette \u00e9coute, j\u2019entends que la diaconie prend sa source dans une exp\u00e9rience heureuse de se d\u00e9couvrir aim\u00e9 de Dieu et des autres, un \u00e9merveillement parce que nous avons tant re\u00e7u d\u2019eux. Une telle exp\u00e9rience fait entrer dans la joie et la gratitude pour la vie re\u00e7ue. Cela lib\u00e8re en soi la vie et fait entrer en communion avec Dieu, Donateur de vie. Notre vie devient pleinement vivante et se fait d\u00e9bordante sur tous ceux que nous rencontrons. Nous entrons alors dans une vie donn\u00e9e, au double sens de donn\u00e9e par Dieu et les autres, et donn\u00e9e aux autres et \u00e0 Dieu. Les plus pauvres sont nos guides sur ce chemin.<\/p>\n<p>Qu\u2019est-ce qui me fait dire cela ?<\/p>\n<p>Les plus pauvres ont \u00e0 recevoir pour vivre. Ils sont sur ce registre par n\u00e9cessit\u00e9, forc\u00e9s par leur situation qui les y accule, mais ils sont pourtant premiers de cord\u00e9e. En effet, vivre sur le registre du <em>recevoir<\/em>, c\u2019est revenir au plus fondamental de nos vies : avant de donner, nous avons tous d\u2019abord re\u00e7u.<\/p>\n<p>Notre vie est un don, nous sommes un don, re\u00e7u de Dieu et de nos liens humains. Vivre selon le style relationnel impuls\u00e9 par J\u00e9sus, c\u2019est quitter le rivage utilitaire du \u00ab Je donne pour que tu me donnes \u00bb et aller vers celui du \u00ab Donne parce qu\u2019il t\u2019a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 \u00bb[[P. RIC\u0152UR, <em>Amour et Justice<\/em>, Paris, \u00c9d. du Seuil, coll. \u00ab Points \u00bb, 2008, p. 39.]]. C\u2019est vivre dans la gratitude et entrer dans une \u00e9conomie du don sans mesure. C\u2019est faire la v\u00e9rit\u00e9 sur nos liens en reconnaissant que nous sommes tous d\u00e9biteurs[[G. LE BLANC, <em>Vies ordinaires, Vies pr\u00e9caires<\/em>, Paris, \u00c9d. du Seuil, 2007, p. 206.]], recevant tout de Dieu et des autres, \u00e9tant appel\u00e9s \u00e0 la vie par eux.<\/p>\n<p>Une v\u00e9rit\u00e9 se d\u00e9voile alors : la coh\u00e9sion du corps social vient de la reconnaissance d\u2019\u00eatre en dette[[R. ESPOSITO, <em>Communitas. Origine et destin de la communaut\u00e9<\/em>, Paris, PUF, 2000, p. 13-34.]]. Cette dette mutuelle entre une multitude de partenaires ne peut jamais \u00eatre sold\u00e9e, elle est constitutive de notre commune humanit\u00e9, de notre condition de cr\u00e9ature.<\/p>\n<p>La reconnaissance d\u2019\u00eatre en dette peut \u00eatre ni\u00e9e dans une pr\u00e9tention \u00e0 une ind\u00e9pendance absolue, ou bien l\u2019exp\u00e9rience de ne pas \u00eatre sa propre source peut faire tomber dans l\u2019amertume ou l\u2019angoisse, ou encore elle peut \u00e9panouir le c\u0153ur dans l\u2019\u00e9merveillement pour tant de dons re\u00e7us de Dieu et des autres, faire entrer notre vie dans une \u00e9conomie gracieuse et \u00e9veiller en nous le d\u00e9sir de semer la vie sans mesure. Quel chemin choisirons-nous ? O\u00f9 le Seigneur nous appelle-t-il pour vivre en alliance avec lui et les autres ?<\/p>\n<p>La diaconie est pr\u00e9cis\u00e9ment ce chemin o\u00f9 nous reconnaissons que nous sommes en dette, que nous avons tout re\u00e7u, non seulement au sens de la confession d\u2019une v\u00e9rit\u00e9, mais plus encore au sens de devenir reconnaissants, pleins de joie et de gratitude pour la vie re\u00e7ue.<\/p>\n<p>Ainsi les plus pauvres et l\u2019\u00c9vangile font retentir l\u2019appel du Seigneur \u00e0 vivre donn\u00e9s. Ils sollicitent notre libert\u00e9. Par l\u00e0, ils ouvrent un vaste champ \u00e0 notre agir personnel et collectif. Cet agir peut se traduire dans des engagements eccl\u00e9siaux, dans des pratiques socio-\u00e9conomiques, par la participation \u00e0 des institutions socio-politiques\u2026[[Voir P. RIC\u0152UR, \u00ab Le socius et le prochain \u00bb, dans <em>Histoire et V\u00e9rit\u00e9<\/em>, Paris, \u00c9d. du Seuil, 1964, p. 99-111.]]<\/p>\n<p>Ainsi la diaconie est un chemin pour donner corps au Royaume au c\u0153ur de ce monde par notre vie. Sur ce chemin, nous devenons, chacun et tous ensemble, humains \u00e0 la mani\u00e8re de J\u00e9sus. Nous participons \u00e0 sa vie. Nous sommes unis \u00e0 lui. Ainsi vivre la rencontre avec les pauvres et les petits se d\u00e9voile \u00eatre un lieu de rendez-vous avec Dieu et avec l\u2019humanit\u00e9, une exp\u00e9rience sacramentelle.<\/p>\n<p>Suivre J\u00e9sus dans sa vie donn\u00e9e est le fruit d\u2019un double mouvement :<\/p>\n<ul>\n<li> se recevoir, s\u2019enraciner en Dieu, en soi, dans les liens avec les autres, en se laissant nourrir par l\u2019amour re\u00e7u, en int\u00e9riorisant les relations v\u00e9cues, en accueillant les dons d\u00e9pos\u00e9s en soi ;<\/li>\n<li> se donner, sortir de soi pour servir la vie au c\u0153ur des liens que nous tissons avec Dieu et avec les autres.<br \/>\nCes deux mouvements se p\u00e9n\u00e8trent et se vivifient r\u00e9ciproquement. Ils sont l\u2019\u0153uvre de l\u2019Esprit op\u00e9rant en nos c\u0153urs pour donner corps \u00e0 Dieu-Amour \u00e0 m\u00eame la vie sociale.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce myst\u00e8re est grand et il est remis entre nos mains. Aussi nous sommes appel\u00e9s \u00e0 chercher comment collaborer toujours plus au projet d\u2019amour de Dieu pour l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n<h2>Conclusion<\/h2>\n<p>Pour ce temps conclusif, je voudrais vous livrer quelques questions \u00e0 partir d\u2019un extrait de la derni\u00e8re publication du C.I.L. \u00e0 la p. 93 :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab Sociologiquement, notre paroisse est constitu\u00e9e par une \u00e9lite (sociale ou culturelle). Les pauvres sont partis. Des services aux pauvres sont assur\u00e9s, mais sommes-nous pr\u00eats \u00e0 nous mettre \u00e0 l\u2019\u00e9coute des pauvres, \u00e0 consid\u00e9rer que leur t\u00e9moignages m\u00e9ritent d\u2019\u00eatre entendus, qu\u2019ils ont des choses \u00e0 nous apprendre gr\u00e2ce \u00e0 leur exp\u00e9rience de vie ? Qu\u2019attendons-nous pour dialoguer avec eux, nous laisser interpeller ? \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Si nous voulons nous inscrire dans le sillage du Concile en \u00e9coutant l\u2019Evangile qui se dit par les Ecritures et par la voix des pauvres, il nous revient d\u2019avoir le courage de recevoir cette interpellation. Je la d\u00e9cline avec quelques questions.<\/p>\n<ul>\n<li> Est-ce que je connais un ou des personnes tr\u00e8s pauvres par leur pr\u00e9nom ?<\/li>\n<\/ul>\n<ul>\n<li> Qu\u2019est-ce que je fais pour tisser des liens avec des personnes en marginalit\u00e9 dans mon quartier, mon \u00e9tablissement scolaire, mon lieu de travail\u2026 ? Lorsque j\u2019ai tiss\u00e9 ce lien privil\u00e9gi\u00e9, comment je fais pour l\u2019ouvrir \u00e0 d\u2019autres ?<\/li>\n<\/ul>\n<ul>\n<li> Que faire d\u2019un enfant violent ou instable dans une de nos classes ou dans une association d\u2019aide aux devoirs ou tout simplement dans une de nos familles ?<\/li>\n<\/ul>\n<ul>\n<li> Comment vivre un partage d\u2019Evangile avec des personnes issues du Quart-Monde qui n\u2019ont pas acc\u00e8s \u00e0 la lecture ? Ces personnes ont-elles quelque chose de particulier \u00e0 nous faire d\u00e9couvrir sur l\u2019Evangile ?<\/li>\n<\/ul>\n<ul>\n<li> Quelle place faisons-nous, dans les instances de d\u00e9cision de nos structures, aux personnes issues de milieux populaires ou pr\u00e9caires qui n\u2019ont pas du tout les m\u00eames mani\u00e8res de raisonner, ni la m\u00eame \u00e9ducation que nous ?<\/li>\n<\/ul>\n<ul>\n<li> Dans nos lieux de vie, comment cr\u00e9er les conditions pour \u00e9couter et recevoir de ceux qui sont caboss\u00e9s par l\u2019existence et qui, par cette exp\u00e9rience, ont d\u00e9velopp\u00e9 des capacit\u00e9s \u00e9tonnantes de vie et de r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019adversit\u00e9 ?<\/li>\n<\/ul>\n<ul>\n<li> Comment impulser un projet de solidarit\u00e9 dans lequel des personnes en pr\u00e9carit\u00e9 soient parties prenantes de l\u2019\u00e9laboration et de l\u2019animation ?<\/li>\n<\/ul>\n<ul>\n<li> Dans le r\u00e9seau de l\u2019Enseignement Catholique, quelle place faisons-nous aux tr\u00e8s petites \u00e9coles ou \u00e0 nos classes d\u2019enseignement sp\u00e9cialis\u00e9 pour les enfants porteurs de handicaps ? Comment pourrions-nous valoriser leur contribution et recueillir leur exp\u00e9rience pour que les apprentissages qui sont fait l\u00e0 dans l\u2019accueil des plus fragiles puissent b\u00e9n\u00e9ficier \u00e0 toutes nos \u0153uvres \u00e9ducatives ?<\/li>\n<\/ul>\n<ul>\n<li> Souvent nous sommes li\u00e9s \u00e0 plusieurs r\u00e9seaux, \u00e0 plusieurs milieux sociaux. Comment est-ce que nous travaillons pour b\u00e2tir des ponts, \u00eatre des facilitateurs de la rencontre entre des gens qui <em>a priori<\/em> ne devraient jamais se rencontrer ? Comment sommes-nous artisans de mixit\u00e9 sociale ?<\/li>\n<\/ul>\n<ul>\n<li> Comment faire pour que nos institutions et nos structures eccl\u00e9siales ne se recherchent pas elles-m\u00eames, qu\u2019elles ne s\u2019enferment pas dans des routines de fonctionnement ou des exigences de rentabilit\u00e9, mais qu\u2019elles se laissent ressourcer par l\u2019intuition fondatrice et qu\u2019elles \u00e9coutent les appels et les besoins des pauvres, des petits, des jeunes \u00e0 qui elles s\u2019adressent ?<\/li>\n<\/ul>\n<ul>\n<li> Finalement, est-ce que je peux dire que j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 re\u00e7u la vie d\u2019une personne tr\u00e8s pauvre ? Cette question peut se poser au niveau personnel ou au niveau de l\u2019instance eccl\u00e9siale \u00e0 laquelle j\u2019appartiens.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Laissons ces questions faire leur chemin en nous, probablement nous d\u00e9ranger, et peut-\u00eatre nous inviter \u00e0 risquer du neuf pour vivre l\u2019Amour.<\/p>\n<p>Je m\u2019arr\u00eate l\u00e0 pour ce partage de ma r\u00e9flexion. Merci pour votre \u00e9coute.<\/p>\n<p><strong>Laure Blanchon, osu<\/strong><br \/>\nLe 13 septembre 2013<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Intervention de S\u0153ur Laure Blanchon, o.s.u., lors du Colloque du 21 septembre 2013 \u00e0 Li\u00e8ge en l\u2019honneur de Mgr Jousten<\/p>\n","protected":false},"author":339,"featured_media":1304,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[],"class_list":["post-49","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nos-activites"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.cil.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/49","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.cil.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.cil.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cil.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/339"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cil.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=49"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.cil.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/49\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1593,"href":"https:\/\/www.cil.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/49\/revisions\/1593"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cil.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/1304"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.cil.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=49"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cil.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=49"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cil.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=49"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}